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In-Quarto...Graffiti, Urbex, Street Art, Photo Photographies d'explorations urbaines, de graffiti, de street art - Regards et humeurs sur ce que je vois ici et ailleurs.

Le Palais Idéal du Facteur Cheval

Chrixcel

Cela faisait une bonne dizaine d’années que caracolaient dans ma tête des images d’un monument fabuleux, vues dans les livres et sur Internet. Le hasard a voulu que ce soit en 2012, année du centenaire de la fin de la construction du « Palais Idéal », que je me retrouve à séjourner chez l’Antiquaire  à Hauterives, une charmante maison d’hôtes toute dédiée au fameux facteur et à son rêve sculpté dans le gravier.

 

mosa facteur copie

 

Mosaïque de détails

 

Il fait grand soleil lorsque j’arrive au Palais à la fraîche ce samedi 27 juillet 2012, dès l’ouverture afin d’éviter la horde des touristes.

 

facade nord 7956


La façade Nord (14 m de long) arbore les grottes de plusieurs animaux et chimères.

 

D’emblée, la façade Nord s’impose à moi et donne à voir l’ampleur du travail acharné de 33 années passées à ramasser des météorites, cimenter un édifice inouï, graver au burin dans les moindres recoins des phrases, des dates, des noms avec une fièvre « de cheval ».

 

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Fascinée, je découvre avec émerveillement une œuvre réputée unique, époustouflante d’humanité ! Mais qui est son Créateur, et quelle est la nature de cet assemblage de guingois d’un autre siècle ?

 

facade nord 7998

 

Vue Nord-Est

 

Joseph-Ferdinand Cheval est né le 19 avril 1936 dans la Drôme. Après avoir officié comme boulanger pendant quelques années, il obtient un certificat d’études et devient officiellement facteur en 1967. Il est affecté à Hauterives en 1969 pour une tournée pédestre quotidienne de 33 km ! C’est lors d’une de ses interminables randonnées que se produit le déclic.

 

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Vue d'un des étroits passages conçus dans la terrasse

 

Ses rêves éveillés de palace imaginaire vont se concrétiser à partir d’un micro-événement qui va chambouler son existence : en 1979, année de naissance de sa fille adorée Alice, il trébuche sur une pierre de mollasse qui lui rappelle l’un de ses songes et qui sera désigné par la suite comme la « pierre d’achoppement ».

 

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"J'avais dépassé depuis 3 ans le grand équinoxe de la vie qu'on appelle quarantaine que mon pied avait heurté une pierre".

 

On la voit sur cette photo montée sur la terrasse, scellée là par le facteur il y a près de 100 ans. Il ne s’agit pas de la pierre originelle, mais plutôt d’une version fantasmée et grossie. Elle sera néanmoins le point de départ d’un travail de longue haleine, bâti dans la chaux et l’effort, le tout avec quelques outils rudimentaires, un soupçon d’érudition, zéro notion d’architecture et…une brouette.

 

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Un ouvrage brut, certes, mais ô combien précieux ! Le poète Émile Roux-Parassac ne s’y est pas trompé, et c’est après une visite chez Ferdinand qu’il compose en 1904 un poème dans lequel il évoque le « palais idéal », qui restera la dénomination officielle par la suite.

 

facade ouest 7897

 

Par le « côté Ouest » (26 m) on accède à la galerie des sculptures au temps primitif, jalonnée du temple hindou, du chalet suisse, de la maison blanche, de la maison carrée d’Alger, du château du Moyen-âge et de la Mosquée. 

 

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La tour de Barbarie

 

La vie du facteur est bien longue pour un homme de son époque : 88 ans au cours desquels il perdra sa mère à 11 ans, son père à 19, sera marié et veuf deux fois, et où il verra ses 3 enfants mourir avant lui. Un facteur ne gagne pas bien lourd, et c’est au prix de sacrifices et grâce à la petite dot de sa seconde épouse qu’il acquiert le terrain qui lui permettra de construire sa basilique personnelle, mêlant coquillages, fossiles et galets pendant 3 décades et quelques ruades.

 

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Vue de la terrasse avec l'"arbre de vie"

 

Ce « travail d’un seul homme » frappé par la fatalité sera donc le travail d’un homme seul. Seul contre tous puisque, raillé par les gens du pays qui ne comprennent pas l’utilité d’un tel labeur et le prennent pour un fou, ce n’est qu’après sa mort en 1924 que le travail du pastoral pétrophiliste* sera vraiment reconnu et admiré, d’abord par les surréalistes (André Breton, Max Ernst, Valentine Hugo…) puis par des plasticiens majeurs comme Dubuffet, Niki de Saint-Phalle ou Picasso.

 

façade 3 mages 7877

 

 

La Façade Est (26 m) accueille notamment les colonnes barbaresques, la niche de la brouette et les 3 géants. Cette photo est prise du Belvédère. 

 

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Le Belvédère

 

Aujourd’hui, pour célébrer son centenaire, des concerts sont donnés du côté de la Façade Est par de célèbres chanteurs et musiciens admirateurs du facteur. D’autres encore lui rendent hommage en le sculptant, le citant, le peignant, comme la niçoise Martine Doytier dont la composition sublime son modèle.

 

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Tableau de Martine Doytier (1977)

 

On peut dire sans se compromettre que l’œuvre du facteur ne laisse pas indemne. On peut la trouver touchante avec ses fautes d’orthographe en guise d’épitaphes, bigote avec ses références bibliques omniprésentes, hétéroclite dans ce mix de styles inspirés des mythologies hindoues et égyptiennes et des revues qu’il distribue.

 

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Le côté sud (12 m), c’est le « musée « anti déluvien ». La hauteur totale varie entre 8 et 12 m.

 

Bancale aussi, dans sa conception naïve alliée à l’usage de matériaux pauvres et sans éclat. Mais c’est justement cela qui en fait la richesse et la beauté, parce qu’elle émane directement d’un esprit hors du commun que rien de prédisposait à la création d’une œuvre-vie aussi singulière, bâtie à l’aune d’une ténacité de fer et d’une énergie quasi surhumaine. Ferdinand met d’ailleurs au défi quiconque d’égaler son ardeur à la tâche, une force dont il est très fier, qu’il clame et tatoue partout sur « sa » pierre, qu’il espère alors tombale.

 

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Autre vue de la terrasse

 

Il prend sa retraite des Postes en 1896 et se consacre nuit et jour à ce qui peut être considéré comme une œuvre de salut, son unique raison de vivre, ciselée avec la passion quasi filiale d’un homme précédemment frustré par la disparition des fruits de ses entrailles. Dans une lettre de 1905 adressée à André Lacroix (archiviste départemental), il écrit : « Fils de paysan je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d'énergie. Vingt-neuf ans je suis resté facteur rural. Le travail fait ma gloire et l'honneur mon seul bonheur ; à présent voici mon étrange histoire. Où le songe est devenu, quarante ans après, une réalité. » Il cherche alors à faire reconnaître publiquement son travail.

 

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Face au temple multi-facettes, quel que soit l’angle photographié, on a le sentiment de voir un bâtiment différent. Ici, les 3 géants César, Vercingétorix et Archimède, façade Est.

 

Dès 1907, il engage une servante pour s’occuper des visites, pose pour les photographes, fait éditer des cartes postales et continue de cultiver son jardin de caillasse jusqu’en 1912. N’ayant pu obtenir l’autorisation de s’y faire inhumer à sa mort en raison des lois de l’époque, ce vieillard de 77 ans n’est pas en reste et se remet à son travail laborieux de lapidaire en 1914.

 

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Le tombeau vu de face

 

Il achète une concession au cimetière d’Hauterives et y modèle la sépulture de la famille Cheval pendant encore 8 ans : c’est « le tombeau du silence et du repos sans fin ». Achevé en 1922, le monument funéraire est tout aussi pétri de symboles que son aîné, et c’est en son sein qu’en 1924 est enterré son créateur, qui restera à jamais ce centaure illuminé qui a pétrifié son rêve pour la postérité – de la Poste hérité ! - en charriant des cailloux…

 

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Le tombeau vu de la rue

 

Classé monument historique en 1969 en tant que "seul représentant en architecture de l'art naïf" (dixit André Malraux, ce temple accumulatoire a vu passer grand nombre de pèlerins éblouis, et continuera à n’en pas douter à bluffer bien du monde. Le Palais Idéal est désormais la propriété de la commune d’Hauterives, qui lui consacre un site officiel

 

*collectionneur de cailloux

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